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Plume-pudding

Gastronomie

24 décembre 2006 7 24 /12 /décembre /2006 11:35
Balzac, Eugénie Grandet


Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours six francs la livre, pour lui. L' obligation de le ménager, prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
" Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez de la galette ?
- Non, non, répondit Eugénie.
- Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. "
Il ouvrit la mette où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
" Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
- Eh bien , tu en prendras à ta suffisance, répondit-il mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner ; par ainsi, tu n' allumeras pas deux feux .
- Quien ! s' écria Nanon, vous n' avez pas besoin de me le dire. "
Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d' oeil presque paternel.
" Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. "
Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée sur la table de la cuisine.




- Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit Mme Grandet, il est capable de nous battre.
- Eh bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux. "
Mme Grandet leva les yeux au ciel pour toute réponse. Nanon prit sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur des cordes dans le grenier ; elle marcha légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s' échappait en temps égaux de ses lèvres.
" Le malheur veille pendant qu' il dort ", se dit-elle.
Elle prit les plus vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef d' office, et l'apporta triomphalement sur la table.
Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles. Elle allait, venait, trottait, sautait.
Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père ; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de lui sauter au cou.
" Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai demandés, et il me les a donnés pour m' être agréable, le mignon. "
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison.
Le déjeuner de midi s'y faisait debou . Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin.
En voyant la table placée auprès du feu, l'un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits , le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père, s' il venait à entrer en ce moment.
Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.



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commentaires

ananas 29/04/2011 16:47



C'est un bon livre.


Je viens de publier mon avis sur mon blog.


Bonne continuation !



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