Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Plume-pudding

Gastronomie

5 janvier 2007 5 05 /01 /janvier /2007 15:28

Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Etienne chez Rasseneur, il trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur soupe. Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne s'entendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions. Il ne dit rien, mais son visage inquiet s'éclaira. Toute la matinée, le vide du buffet, la maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue en élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué au fond de la taille. Comment la femme aurait-elle fait? et qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis, voilà qu'il y avait de tout. Elle lui conterait ça plus tard. Il riait d'aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout; tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large tartine de pain, qu'il couvrait de beurre. Il voyait bien le fromage de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était pour le père, quand il n'y en avait que pour un. Tous venaient de faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne boisson claire des fins de quinzaine.

- Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé à son tour. J'ai voulu garder un peu d'argent... Mais, si tu en désires, la petite peut courir en prendre une pinte.
Il la regardait, épanoui. Comment? elle avait aussi de l'argent!

- Non, non, dit-il. J'ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain, de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaîtée dans la jatte qui lui servait d'assiette. La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait Alzire à ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu'il fût bien chaud.

[...]

Et, après avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de cochon. Il en coupait des morceaux carrés, qu'il piquait de la pointe de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette. On ne parlait pas, quand le père mangeait. Lui-même avait la faim silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de Maigrat, ça devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune question à sa femme. Il demanda seulement si le vieux dormait toujours, là-haut. Non, le grand-père était déjà sorti, pour son tour de promenade accoutumé. Et le silence recommença.

Mais l'odeur de la viande avait fait lever les têtes de Lénore et d'Henri, qui s'amusaient par terre à dessiner des ruisseaux avec l'eau répandue. Tous deux vinrent se planter près du père, le petit en avant. Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterné s'engouffrer dans la bouche. A la longue, le père remarqua le désir gourmand qui les pâlissait et leur mouillait les lèvres.

- Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.

Et, comme sa femme hésitait:

- Tu sais, je n'aime pas les injustices. Ca m'ôte l'appétit, quand ils sont là, autour de moi, à mendier un morceau.

- Mais oui, ils en ont eu! s'écria-t-elle, en colère. Ah bien! si tu les écoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils s'empliront jusqu'à crever... N'est-ce pas, Alzire, que nous avons tous mangé du fromage?

- Bien sûr, maman, répondit la petite bossue, qui, dans ces circonstances-là, mentait avec un aplomb de grande personne.

Lénore et Henri restaient immobiles de saisissement, révoltés d'une pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la vérité. Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse envie de protester, de dire qu'ils n'étaient pas là, eux, lorsque les autres en avaient mangé.

- Allez-vous-en donc! répétait la mère, en les chassant à l'autre bout de la salle. Vous devriez rougir d'être toujours dans l'assiette de votre père. Et, s'il était le seul à en avoir, est-ce qu'il ne travaille pas, lui? tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne savez encore que dépenser. Ah! oui, et plus que vous n'êtes gros!

Maheu les rappela. Il assit Lénore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la dînette avec eux. Chacun sa part, il leur coupait des petits morceaux. Les enfants, ravis, dévoraient.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Articles Récents