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Plume-pudding

Gastronomie

22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:32
LE PLUS BEAU DINER DU MONDE

p201

Xanthus, le maître d' ésope, déclara,
sur la suggestion du fabuliste, que,
s' il avait parié qu' il boirait la mer,
il n' avait point parié de boire les
fleuves qui " entrent dedans " , pour me
servir de l' aimable français de nos
traducteurs universitaires.
Certes, une telle échappatoire était
fort avisée ; mais, l' esprit de progrès
aidant, ne saurions-nous en trouver,
aujourd' hui, d' équivalentes ? De tout
aussi ingénieuses ?
-par exemple :
" retirez, au préalable, les poissons,
qui ne sont point compris dans la
gageure ; filtrez ! -défalcation faite de
ces derniers, la chose ira de soi. "
ou, mieux encore :
" j' ai parié que je boirais la mer !
Bien ; mais pas d' un seul trait ! Le
sage doit ne jamais précipiter ses
actions : je bois lentement. Ce sera
donc, simplement, une goutte,
n' est-ce pas ? Chaque année. "
bref, il est peu d' engagements qu' on
ne puisse tenir
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d' une certaine façon... et cette façon
pourrait être qualifiée de
philosophique.
-" le plus beau dîner du monde ! "
telles furent les expressions dont
se servit, formellement,
me Percenoix, l' ange de l' emphytéose,
pour définir, d' une façon positive,
le repas qu' il se proposait d' offrir
aux notabilités de la petite ville
de D, où son étude florissait depuis
trente ans et plus.
Oui. Ce fut au cercle, -le dos au feu,
les basques de son habit sous les bras,
les mains dans les poches, les épaules
tendues et effacées, les yeux au ciel,
les sourcils relevés, les lunettes
d' or sur les plis de son front, la
toque en arrière, la jambe droite
repliée sur la gauche et la pointe
de son soulier verni touchant à peine
à terre, -qu' il prononça ces paroles.
Elles furent soigneusement notées en
la mémoire de son vieux rival,
me Lecastelier, l' ange du paraphernal,
lequel, assis en face de me Percenoix,
le considérait d' un oeil venimeux,
à l' abri d' un vaste abat-jour vert.
Entre ces deux collègues, c' était une
guerre sourde depuis le lointain des
âges ! Le repas devenait le champ
de bataille longuement étudié par
me Percenoix et proposé par lui pour
en finir. Aussi me Lecastelier,
forçant à sourire l' acier terni de sa
face de couteau-poignard, ne
répondit-il rien, sur le moment. Il
se sentait attaqué. C' était l' aîné :
il laissait Percenoix, son cadet,
parler et s' engager comme une petite
folle. -sûr de lui (mais prudent ! ),
il voulait, avant d' accepter la lutte,
se rendre
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un compte méticuleux des positions
et des forces de l' ennemi.
Dès le lendemain, toute la petite ville
de D fut en rumeur. On se demandait
quel serait le menu du dîner.
évoquant des sauces oubliées, le
receveur particulier se perdait en
conjectures. Le sous-préfet calculait
et prophétisait des suprêmes de
phénix servis sur leurs cendres ; -des
phénicoptères inconnus voletaient
dans ses rêves. Il citait Apicius.
Le conseil municipal relisait Pétrone,
le critiquait. Les notables disaient :
" il faut attendre " , et calmaient un
peu l' effervescence générale. Tous les
invités, sur l' avis du sous-préfet,
prirent des amers huit jours à l' avance.
Enfin, le grand jour arriva.
La maison de me Percenoix était sise
près des promenades, à une portée de
fusil de celle de son rival.
Dès quatre heures du soir, une haie
s' était formée, devant la porte, sur
deux rangs, pour voir venir les
convives. Au coup de six heures, on
les signala.
L' on s' était rencontré aux promenades,
comme par hasard, et l' on arrivait
ensemble.
Il y avait, d' abord, le sous-préfet,
donnant le bras à Madame Lecastelier ;
puis le receveur particulier et le
directeur de la poste ; puis trois
personnes d' une haute influence ; puis
le docteur, donnant le bras au
banquier ; puis une célébrité,
l' introducteur du phylloxera en
France ;
puis le proviseur du
lycée, et quelques propriétaires
fonciers. Me Lecastelier fermait la
marche, prisant, parfois, d' un air
méditatif.
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Ces messieurs étaient en habit noir, en
cravate blanche, et montraient une
fleur à leur boutonnière : Madame
Lecastelier, maigre, était en robe
de soie couleur souris-qui-trotte,
un peu montante.
Arrivés devant le portail, et à
l' aspect des panonceaux qui brillaient
des feux du couchant, les convives se
retournèrent vers l' horizon magique :
les arbres lointains s' illuminaient ;
les oiseaux s' apaisaient dans les
vergers voisins.
-quel sublime spectacle ! S' écria
l' introducteur du phylloxera en
embrassant, du regard, l' occident.
Cette opinion fut partagée par les
convives, qui humèrent, un instant,
les beautés de la nature, comme pour
en dorer le dîner.
L' on entra. Chacun retint son pas dans
le vestibule, par dignité.
Enfin, les battants de la salle à
manger s' entr' ouvrirent. Percenoix,
qui était veuf, s' y tenait seul,
debout, affable. -d' un air à la fois
modeste et vainqueur, il fit le geste
circulaire de prendre place. De petits
papiers portant le nom des convives
étaient placés, comme des aigrettes,
sur les serviettes pliées en forme
de mitre. Madame Lecastelier compta
du regard les convives, espérant que
l' on serait treize à table : l' on était
dix-sept. -ces préliminaires
terminés, le repas commença, d' abord
silencieux ; on sentait que les
convives se recueillaient et prenaient,
comme on dit, leur élan.
La salle était haute, agréable, bien
éclairée ; tout était bien servi. Le
dîner était simple : deux potages, trois
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entrées, trois rôtis, trois entremets,
des vins irréprochables, une
demi-douzaine de plats divers, puis
le dessert.
Mais tout était exquis !
De sorte que, en y réfléchissant, le
dîner, eu égard aux convives et à
leur nature, était, précisément,
pour eux " le plus beau dîner du
monde ! " autre chose eût été de
la fantaisie, de l' ostentation, -eût
choqué. un dîner différent eût,
peut-être, été qualifié d' atellane,
eût éveillé des idées d' inconvenance,
d' orgie..., et Madame Lecastelier
se fût levée. Le plus beau dîner du
monde n' est-il pas celui qui est à
la pleine satisfaction du goût de ses
convives ?
Percenoix triomphait. Chacun le
félicitait avec chaleur.
Soudain, après avoir pris le café,
me Lecastelier, que tout le monde
regardait et plaignait sincèrement, se
leva, froid, austère, et, avec lenteur,
prononça ces paroles-au milieu d' un
silence de mort :
-j' en donnerai un plus beau
l' année prochaine.
Puis, saluant, il sortit avec sa
femme.
Me Percenoix s' était levé. Il calma,
par son air digne, l' inexprimable
agitation des convives et le brouhaha
qui s' était produit après le départ
des Lecastelier.
De toutes parts, les questions se
croisaient :
-comment ferait-il pour en donner
un plus beau l' année prochaine,
puisque celui de me Percenoix était
le plus beau dîner du monde ?
-projet absurde !
-équivoque !
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-inqualifiable !
-non avenu...
-risible ! ! !
-puéril...
-indigne d' un homme de sens !
-la passion l' avait emporté ; -l' âge,
peut-être ! On rit beaucoup. -
l' introducteur du phylloxera, qui,
pendant le festin, avait fait des
mamours à Madame Lecastelier, ne
tarissait pas en épigrammes :
-ah ! Ah ! En vérité ! ... un plus
beau ! -et comment cela ? -oui,
comment cela ? ... la chose était des
plus gaies !
Il ne tarissait pas.
Me Percenoix se tenait les côtes.
Cet incident termina joyeusement
le banquet. Portant aux nues
l' amphitryon, les convives, bras dessus,
bras dessous, s' élancèrent à la
débandade hors de la maison, précédés
des lanternes de leurs domestiques.
Ils n' en pouvaient plus de rire devant
l' idée saugrenue, présomptueuse même,
et qui ne pouvait se discuter, de
vouloir donner " un plus beau dîner que
le plus beau dîner du monde " .
Ils passèrent ainsi, fantastiques et
hilares, dans la haie qui les avait
attendus à la porte pour avoir des
nouvelles.
Puis-chacun rentra chez soi.
Me Lecastelier eut une indigestion
épouvantable. On craignit pour ses
jours. Et Percenoix, qui ne " voulait
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pas la mort du pécheur " , et qui,
d' ailleurs, espérait encore jouir,
l' année suivante, du fiasco que
ferait, nécessairement, son collègue,
envoyait quotidiennement prendre le
bulletin de la santé du digne
tabellion. Ce bulletin fut inséré
dans la feuille départementale, car
tout le monde s' intéressait au pari
imprudent : on ne parlait que du dîner.
Les convives ne s' abordaient qu' en
échangeant des mots à voix basse.
C' était grave, très grave : l' honneur
de l' endroit était en jeu.
Pendant toute l' année, me Lecastelier
se déroba aux questions. Huit jours
avant l' anniversaire, ses invitations
furent lancées. Deux heures après la
tournée matinale du facteur, ce fut
un branle-bas extraordinaire dans la
ville. Le sous-préfet crut immédiatement
de son devoir de renouveler la
tournée des amers, par esprit d' équité.
Quand vint le soir du grand jour, les
coeurs battaient. Ainsi que l' année
précédente, les convives se rencontrèrent
aux promenades, comme par hasard.
L' avant-garde fut signalée à
l' horizon par les cris de la haie
enthousiaste.
Et le même ciel empourprait, à
l' occident, la ligne des beaux arbres,
lesquels étaient de magnifiques pieds
de hêtre appartenant, par préciput
et hors part, à me Percenoix.
Les convives admirèrent tout cela de
nouveau. Puis l' on entra chez
M et Madame Lecastelier, et l' on
pénétra dans la salle à manger. Une
fois assis, après les cérémonies,
les convives, en parcourant le menu
d' un oeil sévère,
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s' aperçurent, avec une stupeur
menaçante, que c' était le même dîner !
étaient-ils mystifiés ? à cette idée,
le sous-préfet fronça le sourcil et
fit, en lui-même, ses réserves.
Chacun baissa les yeux, ne voulant
point (par ce sentiment de courtoisie,
de tact parfait, qui distingue les
personnes de province), laisser
éprouver à l' amphitryon et à sa femme
l' impression du profond mépris que
l' on ressentait pour eux.
Percenoix ne cherchait même pas à
dissimuler la joie d' un triomphe
qu' il crut désormais assuré. Et l' on
déplia les serviettes.
ô surprise ! Chacun trouvait sur son
assiette, -quoi ? ... -ce qu' on
appelle un jeton de présence, -une
pièce de vingt francs.
Instantanément, comme si une bonne fée
eût donné un coup de baguette, il y
eut une sorte de " passez, muscade ! "
général, et tous les " jaunets "
disparurent dans l' enchantement d' une
rapidité inconnue.
Seul, l' introducteur du phylloxera,
préoccupé d' un madrigal, n' aperçut le
napoléon de son assiette qu' un bon
moment après les autres. -il y eut
là un retard. -aussi, d' un air
gauche, embarrassé, et avec un sourire
d' enfant, murmura-t-il du côté de
sa voisine, quelques vagues paroles
qui sonnèrent comme une petite
sérénade :
-suis-je étourdi ! Quelle inadvertance ! -
j' ai failli faire tomber... maudite
poche ! ... cependant, c' est celle qui a
introduit en France... on perd souvent,
faute de
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précautions... l' on met son argent
dans un gousset, par mégarde ; puis,
au moindre faux mouvement, -en
déployant sa serviette, par exemple, -
vlan ! Crac ! Bing ! Bonsoir !
Madame Lecastelier sourit, en fine
mouche.
-distraction des grands esprits ! ...
dit-elle.
-ne sont-ce pas les beaux yeux qui les
causent ? Répondit galamment le
célèbre savant, en remettant dans
sa poche de montre, avec une négligence
enjouée, la belle pièce d' or qu' il
avait failli perdre.
Les femmes comprennent tout ce qui
est délicatesse, -et, tenant compte
l' intention qu' avait eue
l' introducteur du phylloxera,
Madame Lecastelier lui fit la
gracieuseté de rougir deux ou trois fois
pendant le dîner, alors que le savant,
se penchant vers elle, lui parlait à
voix basse.
-paix, Monsieur Redoubté ! -
murmurait-elle.
Percenoix, en vraie tête de linotte,
ne s' était aperçu de rien et n' avait
rien eu ; -il jasait, en ce
moment-là, comme une pie borgne, et
s' écoutait lui-même, les yeux au
plafond.
Le dîner fut brillant, très brillant.
La politique des cabinets de l' Europe
y fut analysée : le sous-préfet dut
même regarder silencieusement, plusieurs
fois, les trois personnes d' une
haute influence, et celles-ci, pour
lesquelles la diplomatie n' avait dès
longtemps plus d' arcanes, détournèrent
les chiens par une volée de calembours
qui firent l' effet de pétards. Et la
joie des convives fut à son comble
quand on servit le nougat, qui
représentait,
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comme l' année précédente, la petite
ville de D elle-même.
Vers les neuf heures de la soirée, chaque
invité, en remuant discrètement le sucre
dans sa tasse de café, se tourna vers
son voisin. Tous les sourcils étaient
haussés et les yeux avaient cette
expression atone propre aux personnes
qui, après un banquet, vont émettre
une opinion.
-c' est le même dîner ?
-oui, le même.
Puis, après un soupir, un silence et
une grimace méditative :
-le même, absolument.
-cependant, n' y avait-il pas
quelque chose ?
-oui, oui, il y avait quelque chose !
-enfin, -là, -il est plus beau !
-oui, c' est curieux. C' est le même...
et, cependant, il est plus beau !
-ah ! Voilà qui est particulier !
Mais en quoi était- il plus beau ?
Chacun se creusait inutilement la
cervelle.
On se croyait, tout à coup, le doigt
sur le point précis qui légitimait
cette impression indéfinissable de
différence que chacun ressentait-et
l' idée, rebelle, s' enfuyait comme
une Galathée qui ne voudrait pas
être vue.
Puis on se sépara, pour mûrir le
problème plus librement.
Et, depuis lors, toute la petite
ville de D est en proie à
l' incertitude la plus lamentable.
C' est comme une fatalité ! ...
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personne ne peut éclaircir le mystère
qui pèse encore aujourd' hui sur le
festin victorieux de me Lecastelier.
Me Percenoix, quelques jours après,
étant plongé dans cette préoccupation, -
glissa dans son escalier et fit une
chute dont il décéda. -Lecastelier
le pleura bien amèrement.
Aujourd' hui, durant les longues
soirées d' hiver, soit à la
sous-préfecture, soit à la recette
particulière, on parle, on devise,
on se demande, on rêve, et le thème
éternel est remis sur le tapis. On
y renonce ! ... on arrive bien à
un cheveu près, comme à l' aide
d' une 168 e décimale, puis l' x du
rapport se recule indéfiniment, entre
ces deux affirmations à confondre
l' esprit humain, -mais qui
constituent le symbole des préférences
indiscutables de la conscience
publique, sous la voûte des cieux :
le même... et, cependant, plus beau !

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