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Plume-pudding

Gastronomie

22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 15:04
Dès le potage, dans cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l'argenterie et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les bonheurs de la pauvreté. Les hommes étaient en habit, elle-même portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

- Bien sûr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche; mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait en face d'elle, entre Philippe et Georges.

- N'est-ce pas, mon chat? disait-elle à chaque phrase. Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension de la mère Josse, rue Polonceau!

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes; elles avaient un brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'était toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi. Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

- Tu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

- Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un balai...

- La mère Boche; elle est morte.

- Et je vois encore votre boutique... Ta mère était une grosse. Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à travers les souvenirs de ces dames.

- Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes... Elles sont exquises. J'en ai mangé hier chez le duc de Corbreuse, qui ne les valaient pas.

- Julien, les truffes! dit rudement Nana.

Puis, revenant:

- Ah! dame, papa n'était guère raisonnable... Aussi, quelle dégringolade! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche!... Je peux dire que j'en ai supporté de toutes les couleurs, et c'est miracle si je n'y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit d'intervenir.

- Ce n'est pas gai, ce que vous racontez là.

- Hein? quoi? pas gai! cria-t-elle en le foudroyant d'un regard. Je crois bien que ce n'est pas gai!... Il fallait nous apporter du pain, mon cher... Oh! moi, vous savez, je suis une bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà! Si ça ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestèrent. Qu'allait-elle chercher là! on respectait sa famille. Mais elle continuait:

- Si vous avez honte de ma famille, eh bien! laissez-moi, parce que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et leur mère... Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce qu'elle voudrait. Les yeux sur la table, tous quatre maintenant se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore: on aurait beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle regretterait toujours l'époque où elle croquait des pommes. Une blague, cet idiot d'argent! c'était fait pour les fournisseurs. Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d'une vie simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui attendait.

- Eh bien! quoi? servez le champagne, dit-elle. Qu'avez-vous à me regarder comme une oie?

Pendant la scène, les domestiques n'avaient pas eu un sourire. Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le raisin roulèrent sur la table.

- Fichu maladroit! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits n'étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en prenant des oranges.

- Alors, dit Nana, c'est Zoé qui est une dinde.

- Mais, madame.... murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de royale autorité:

- Assez, n'est-ce pas?... Sortez tous!... Nous n'avons plus besoin de vous.

Cette exécution la calma. Elle se montra tout de suite très douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs s'égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau de poire, elle le lui présenta entre les dents; et toutes deux se mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser. Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres demanda s'il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin par la taille et l'avait ramenée à sa place.

- Etes-vous bêtes! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre mignonne... Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos petites affaires.

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