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Plume-pudding

Gastronomie

11 janvier 2007 4 11 /01 /janvier /2007 14:12
Chapitre XLIV - Comment Bannière déjeuna chez le rôtisseur de la rue du Ponceau et de ce qui s'en suivit.

Depuis l'époque assez reculée où se passe cette histoire, les hommes de notre pays, c'est-à-dire du seul pays où l'on mange, font semblant de manger plus qu'on ne mangeait autrefois, et en réalité mangent beaucoup moins. Cent traiteurs comme ceux qui nous empoisonnent aujourd'hui ne valent point devant l'estomac un seul rôtisseur de la rue de la Hachette.
La boutique du rôtisseur d'autrefois, c'était un monde, quelque chose dont le cosmos seul de monsieur de Humboldt peut donner une idée. Le rôtisseur, c'était l'être multiple, c'était le fruitier, le marchand de comestibles, l'épicier, le traiteur, le pâtissier. C'était tout, excepté le marchand de vin, qui, envers et contre tous les rôtisseurs du monde, conservait sa spécialité. Du jus de ses volailles c'est du rôtisseur que nous parlons, bien entendu, du jus de ses volailles il faisait des potages exquis ; de ses volailles, certaines fricassées dont les rôtisseurs avaient seuls le secret. Il avait salade, oeufs et gibiers de toutes sortes, et se laissait même aller à la friture pour certaines de ses pratiques.
En outre, le rôtisseur, rival du pâtissier, comme nous avons dit, faisait cuire au four beaucoup de fantaisies, tandis que la broche gigantesque qui tournait en grinçant devant son immense cheminée produisait des graisses dont toutes les cuisines du quartier s'accompagnaient.
Un homme affamé, quand il entrait chez un de ces rôtisseurs, ne pouvait en sortir comme il était entré ; si modeste que fût sa bourse, il trouvait dans cette arche de viandes cuites de quoi se rassasier avec délices.
Depuis la mauviette de trois sous jusqu'à la poularde de trois francs, depuis l'humble pigeon bizet jusqu'au splendide faisan doré, le rôtisseur offrait aux consommateurs le règne animal tout entier, échelonné sur la grande proportion ontologique.
Lapereaux fumants, lièvres aux reins piqués, longes de veau rissolées, éclanches, épaules, gigots, le rôtisseur détaillait tout, bipèdes et quadrupèdes, un boeuf tout entier, s'il eût été demandé ; en outre, le rôtisseur portait en ville, et, grâce à lui, pour peu qu'on le voulût, on faisait chez soi, sans frais, les plus réels et les plus délicieux repas.
La cuisine naturelle a disparu le jour où succombèrent les rôtisseurs. Ils se relèveront un jour comme une nécessité de la société à venir, nous n'en voulons pas douter.
Pour notre part, jamais festin d'Homère aux graisses bouillonnantes, jamais pinguis forma de Virgile ne nous a chatouillé le palais et l'odorat, aux jours de nos grands appétits, comme ces rôtis tout préparés, tout bouillants, tout fumants, que nous avons vu tourner en imagination au-dessus de la lèchefrite du rôtisseur au dix-huitième siècle.
Donc Bannière entra chez le rôtisseur.
Il y choisit un poulet de quarante sous et une salade qu'il se fit porter au plus prochain cabaret.
Ce cabaret, bizarrerie qui remonte à cent trente ans passés, ce cabaret vendait du vin, du vrai vin, du vin véritable, du jus de raisin.
Bannière commanda deux douzaines d'huîtres et deux bouteilles de bourgogne.
Puis, par une puissance de volonté qui se retrouve au fond de tout esprit bien organisé, rompant immédiatement avec tous ses chagrins, il s'arrangea dans un coin, décidé comme tout homme de coeur à livrer une rude bataille à ce vampire qui s'appelle l'ennui, à ce démon qui s'appelle mélancolie, ces deux fils scélérats de l'amour et de l'absence.
Il mangea.
Ici, nous protestons de notre respect pour le public et de notre goût pour les délicatesses physiques et morales. Nul plus que nous n'aime à dorer sur toutes ses tranches un héros de roman.
Mais nous devons confesser que l'estomac de Bannière s'était révolté ; en se révoltant avait changé toute la nature de cet homme, et, en changeant sa nature, avait diminué sa valeur.
L'estomac, s'il est mécontent, tue le coeur et le cerveau. Inutile d'ajouter qu'il supprime les bras et les jambes.
Aussi, à peine l'ex-dragon eut-il versé dans son estomac maussade l'huître fraîche et le vin généreux, à peine la douce chaleur des sucs gastriques eut- elle commencé à tourbillonner vers les yeux et autour des tempes de l'affamé, que le malade réconforté vit à l'instant même sa situation au travers des prismatiques espérances que, depuis quinze jours, il ne connaissait plus.
On eût dit que le vin de Bourgogne n'était rien autre chose que cette liqueur magique qu'à l'heure de minuit la Thessalienne Canidie versait sur les tombes pour en faire sortir les fantômes. Sous l'influence de ce vin, Bannière renaquit, rouvrit les yeux, et revit à l'instant même ce qu'il désirait le plus revoir au monde : Olympe, – dans son imagination, bien entendu.

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