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Plume-pudding

Gastronomie

11 janvier 2007 4 11 /01 /janvier /2007 14:17
A peine les convives eurent-ils pris leurs places sur des lits aux couvertures et aux oreillers de pourpre, qu'une pluie de parfums, tamisée par le velarium du plafond, tomba sur les convives en gouttelettes imperceptibles, et, cela, en même temps que de jeunes filles et de jeunes garçons apportaient à chaque convive deux couronnes : une grande, l'autre plus petite ; la grande pour la passer autour du cou, la petite pour la poser sur la tête ; ces couronnes étaient de myrte, de lierre, de lis, de roses, de violettes, de safran ou de nard ; mais, invariablement, entre les feuilles et les fleurs, se tordait une branche d'ache, plante préservatrice de l'ivresse.
Ce repas eût fait honte aux repas des deux gourmands contemporains dont l'histoire nous a conservé les noms : Octavius et Gabius Apicius. Outre les vins grecs de Chypre et de Samos ; outre le vieux falerne consulaire dont parle Tibulle, et qui datait de l'an 632 de Rome, outre ce breuvage nommé mulsum que l'on composait avec du vin de Corinthe dans lequel on faisait fondre du miel de l'Hymette, et infuser du nard et des roses ; outre tous ces vins, disons-nous, qui, selon qu'on devait les boire chauds ou froids s'attiédissaient dans l'eau chaude ou se glaçaient dans là neige, les trois parties du monde semblaient avoir été mises à contribution pour fournir les viandes, les poissons et les fruits qui composaient ce repas.
En effet, avec une rapidité qui tenait de la magie, ou qui indiquait combien les magasins de Corinthe étaient richement approvisionnés sous le rapport de la table, Mero s'était procuré des paons de Samos, des francolins de Phrygie, des faisans du Phase, des grues de Melos, des chevreaux d'Ambracie, des thons de Chalcédoine, des esturgeons de Rhodes, des huîtres de Tarente, des pétoncles de Chios, des jambons de la Gaule, des avelines d'Ibérie, et des dattes de Syrie.
Le souper commença ; les deux époux présidaient le magnifique festin. Fou d'amour, éperdu de bonheur, Clinias mangeait au hasard et sans s'inquiéter de ce que lui servaient les esclaves noirs, regardant Mero comme s'il eût voulu la dévorer des yeux. Mais elle, grave, presque triste, pâle d'une pâleur de marbre, souriait distraitement sans toucher à aucun des mets qu'on lui présentait ; seulement, dans un verre d'une forme charmante, et qui représentait une tulipe, on lui avait servi, d'une petite urne d'or, un vin particulier qui avait la couleur du sang et l'épaisseur du sirop ; de temps en temps, elle portait la coupe d'opale à ses lèvres, et avalait, avec une volupté étrange, quelques gouttes du breuvage inconnu, et, à mesure qu'elle buvait, ses joues reprenaient cette transparente fraîcheur que donnerait extérieurement à une urne d'albâtre un vin couleur de pourpre versé dans cette urne.

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