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Plume-pudding

Gastronomie

11 janvier 2007 4 11 /01 /janvier /2007 15:05
Au bout de quelques instants la réunion se compléta, et l'on annonça que le dîner était servi. Il faut avoir vu un grand dîner chez un grand seigneur russe pour se faire une idée du point où peut être porté le luxe de la table. Nous étions à la moitié de décembre, et la première chose qui me frappa fut, au milieu du surtout qui couvrait la table, un magnifique cerisier tout chargé de cerises, comme en France à la fin de mai. Autour de l'arbre, des oranges, des ananas, des figues et des raisins s'élevaient en pyramides et complétaient un dessert, qu'il eût été difficile de se procurer à Paris au mois de septembre. Je suis sûr que le dessert seul coûtait plus de trois mille roubles.
Nous nous mîmes à table ; dès cette époque, on avait adopté à Saint- Pétersbourg cette excellente coutume de faire découper par des maîtres d'hôtel, et de laisser les convives se servir à boire eux-mêmes : il en résulte que, comme les Russes sont les premiers buveurs du monde, il y avait entre chacun des convives, au reste confortablement espacés, cinq bouteilles de vins différents, des meilleurs crus, de Bordeaux, d'Epernay, de Madère, de Constance et de Tokay ; quant aux viandes, elles étaient tirées, le veau d'Archangel, le boeuf de l'Ukraine, et le gibier de partout.
Après le premier service, le maître d'hôtel entra, tenant sur un plat d'argent deux poissons vivants et qui m'étaient inconnus. Aussitôt tous les convives poussèrent un cri d'admiration, c'étaient deux sterlets. Or, comme les sterlets ne se pêchent que dans le Volga, et que la partie la plus rapprochée du Volga coule à plus de trois cent cinquante lieues de Saint Pétersbourg, il avait fallu, attendu que ce poisson ne peut vivre que dans l'eau maternelle, il avait fallu que nos Grimod de La Reinière comprennent bien cela et se pendent ! percer la glace du fleuve, pêcher dans ses profondeurs deux de ses habitants, et, pendant cinq jours et cinq nuits de voyage, les maintenir dans une voiture fermée et chauffée à une température qui ne permit pas à l'eau du fleuve de se geler.
Aussi avaient-ils coûté chacun huit cents roubles, plus de seize cents francs les deux. Potemkin, de fabuleuse mémoire, n'aurait pas fait mieux !
Dix minutes après, ils reparurent sur la table, mais cette fois si bien cuits à point, que les éloges se partagèrent entre l'amphitryon qui les avait fait pêcher et le maître d'hôtel qui les avait fait cuire : puis vinrent les primeurs, petits pois, asperges, haricots verts, toutes choses ayant véritablement la forme de l'objet qu'elles avaient la prétention de représenter, mais dont le goût uniforme et aqueux protestait contre la forme.

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