Plume-pudding

Gastronomie

la plume et la fourchette

Jeudi 9 mars 2000
La Belle Fromagère
À Charles Frémine.



Par la rue enfiévrante où mes pas inquiets

Se traînent au soleil comme au gaz, je voyais

Derrière une affreuse vitrine

Où s’étalaient du beurre et des fromages gras,

Une superbe enfant dont j’admirais les bras

Et la plantureuse poitrine.



Le fait est que jamais fille ne m’empoigna

Comme elle, et que jamais mon œil fou ne lorgna

De beauté plus affriolante !

Un nimbe de jeunesse ardente et de santé

Auréolait ce corps frais où la puberté

Était encore somnolente.



Elle allait portant haut dans l’étroit magasin

Son casque de cheveux plus noirs que le fusain

Et, douce trotteuse en galoches,

Furetait d’un air gai dans les coins et recoins,

Tandis que les bondons jaunes comme des coings

Se liquéfiaient sous les cloches.



Armés d’un petit fil de laiton, ses doigts vifs

Détaillaient prestement des beurres maladifs

À des acheteuses blafardes ;

Des beurres, qu’on savait d’un rance capiteux,

Et qui suaient l’horreur dans leurs linges piteux,

Comme un affamé dans ses hardes.



Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort,

Je la voyais peser sur elle avec effort,

Son petit nez frôlant les croûtes,

Et rien n’était mignon comme ses jolis doigts

Découpant le Marolle infect où, par endroits,

La vermine creusait des routes.



Près de l’humble comptoir où dormaient les gros sous

Les Géromés vautrés comme des hommes saouls

Coulaient sur leur clayon de paille,

Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux,

Que les mouches battaient des ailes autour d’eux,

Sans jamais y faire ripaille.



Or, elle respirait à son aise, au milieu

De cette âcre atmosphère où le Roquefort bleu

Suintait près du Chester exsangue ;

Dans cet ignoble amas de caillés purulents,

Ravie, elle enfonçait ses beaux petits doigts blancs,

Qu’elle essuyait d’un coup de langue.



Oh ! sa langue ! bijou vivant et purpurin

Se pavanant avec un frisson vipérin

Tout plein de charme et de hantise !

Miraculeux corail humide et velouté

Dont le bout si pointu trouait de volupté

Ma chair, folle de convoitise !



Donc, cette fromagère exquise, je l’aimais

Je l’aimais au point d’en rêver le viol ! mais,

Je me disais que ces miasmes,

À la longue, devaient imprégner ce beau corps

Et le dégoût, comme un mystérieux recors,

Traquait tous mes enthousiasmes.



Et pourtant, chaque jour, rivés à ses carreaux,

Mes deux yeux la buvaient ! en vain les Livarots

Soufflaient une odeur pestilente,

J’étais là, me grisant de sa vue, et si fou,

Qu’en la voyant les mains dans le fromage mou

Je la trouvais ensorcelante !



À la fin, son aveu fleurit dans ses rougeurs ;

Pour me dire : « je t’aime » avec ses yeux songeurs,

Elle eut tout un petit manège ;

Puis elle me sourit; ses jupons moins tombants

Découvrirent un jour des souliers à rubans

Et des bas blancs comme la neige.



Elle aussi me voulait de tout son être ! À moi,

Elle osait envoyer des baisers pleins d’émoi,

L’emparadisante ingénue,

Si bien, qu’après avoir longuement babillé,

Par un soir de printemps, je la déshabillai

Et vis sa beauté toute nue !



Sa chevelure alors flotta comme un drapeau,

Et c’est avec des yeux qui me léchaient la peau

Que la belle me fit l’hommage

De sa chair de seize ans, mûre pour le plaisir !

Ô saveur ! elle était flambante de désir

Et ne sentait pas le fromage !
Par Sabine
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Vendredi 20 février 2004
La cuisine

Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,
Au retour du marché, comme un soir de butin,
S'entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes
Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,
Les grands choux violets, le rouge potiron,
La tomate vivace et le pâle citron.
Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate
Gît fouillée au couteau, d'une plaie écarlate.
Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés
Avec des yeux pareils à des raisins crevés.
D'un tas d'huîtres vidé d'un panier d'algues
Monte l'odeur du large et la fraîcheur des vagues.
Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé
Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé;
C'est un étal vibrant de fruits verts, de légumes.
De nacre, d'argent clair, d'écailles et de plumes.
Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor,
Un grand homard de bronze, acheté sur le port,
Parmi la victuaille au hasard entassée,
Agite, agonisant, une antenne cassée.

Par Sabine
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Vendredi 20 février 2004
Les deux paradis (extrait)

[...]

Le repas recommença.
D'abord,deux soupes superbes :
Un hoche-pot au miton
Et le potage breton
Nommé de congre aux six herbes.
Puis, des hors-d'oeuvre de choix
Saucissons, concombre, anchois,
Tas de crevettes en gerbes.

Aux poissons le premier tour !
Un plat d'or : rougets autour
D'un grand homard écarlate.
Sur un plat vert, à côté,
Deux bars, un saumon truité
Qu'un hachis d'huîtres dilate,
Et, sur un plat d'argent blanc,
Trois dorades dont le flanc,
Gonflé de laitance, éclate.

Soupes, hors-d'oeuvre et poissons
Font verser aux échansons
Les vins de topaze et d'ambre,
Yquem, Xerez, Marsala,
Madère, et, par-ci par-là,
Brûlant comme du gingembre,
Un doigt de très vieux cognac
Aussi doux dans l'estomac
Que le soleil en Décembre.

Les appétits s'aiguisant
Vont s'attaquer à présent
Au bataillon des entrées :
Ragoûts cuits sur les tisons
A feu lent, cuisons-cuisons,
Roux, onctueuses purées,
Sauces courtes, lourds coulis,
Oignons s'écrasant en lits,
Daubes et galimafrées.

C'est, après un miroton,
La braisade de mouton,
La poitrine et les éclanches,
L'échine et les deux gigots,
Sur lesquels les haricots
Font de jaunes avalanches,
Cocons d'or larmés d'argent
Par les gousses d'ait nageant
En croissants de lunes blanches.

Puis, deux ténébreux civets,
Quatre canards aux navets,
Six langues a la carotte,
Des tripes « Holà ! Sifflons
D'autres vins que les vins blonds ! »
Avait dit le moine « Crotte !
Nous faut du rouge, et du frais
« De ceux qu'on lampe à longs traits,
« Non plus de ceux qu'on sirote ! »

Et pour se curer les crocs
Huvait à même les brocs,
Soufflant comme un qui déboise,
Buvait les crus sans dangers,
Les clairs Beaujolais légers,
Ou les petits vins d'Amboise,
De Chinon et de Bourgueil,
Lesquels n'ont pas d'autre orgueil
Que de fleurer la framboise.

« Maintenant, passons aux rôts ! »
Dit le moine entre deux rots.
« Mais n'omettons, je vous prie,
« Quelques légumes avec.
« Sans eux, le rôt semble sec.
« A leurs sucs il se marie.
« Et non plus n'oublions pas
« Que la fin d'un fin repas
« De salades soit fleurie. »

Et voici, sur des réchauds,
Petits pois, culs d'artichauts
En barigoule et tortue,
Choux verts, choux blancs, choux mignons,
Céleris et champignons,
Puis la barbe, la laitue,
Le chicon, le pissenlit,
Cependant, qu'on établit
Au mitan une statue,

Un veau rôti tout entier,
Au-dessus d'un bénitier
Creux comme un nombril d'ogresse
Et plein d'un jus gras fumant,
Veau devant qui, saintement,
Le moine, fou d'allégresse,
A crié : « Prosternons-nous !
« C'est le veau d'or ! A genoux !
« Alleluia pour sa graisse ! »

Sans compter que, très plaisants,
Six chapons et six faisans,
Deux côtes de boeuf sanglantes,
Trois lièvres, râbles lardés,
Trois filets de porc en dés,
Et vingt cailles succulentes,
Au bord du plat en ourtet
Egrènent leur chapelet
Pour oraisons avalantes.

Chapelet dont chaque Ave
D'une rasade est lavé,
Les grands crus entrant en ligne,
Bordelais et Bourguignons,
Rouges et chauds compagnons
Dont le vaillant moine est digne,
En buvant tant, que son nez
Semble à ses yeux étonnés
Fleurir comme un pied de vigne.

Et, tandis que tous, lassés,
Dès longtemps en ont assez,
Lui, de faim, de soif égale,
A tout rend toujours raison ;
De tout, vin, chair, venaison.
Sans faire ouf il se régale,
Disant : « Voici quarante ans,
« De Carême en Quatre-Temps,
« Que mon ventre a la fringale. »

Fruits, flans, gâteaux en décor,
Longuement il bouffe encor.
« A présent, plus qu'un hommage,
Dit-it, « et pour terminer,
Au bouquet de ce dîner,
Le venérabte fromage ! »
Il le fait, boit du Corton ;
Puis, s'essuyant le menton,
Gémit « C'est tout ? Quel dommage ! »

[...]

Par Sabine
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Dimanche 24 décembre 2006
Balzac, La Recherche de l'absolu

La Flandre revivait là tout entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l'école hollandaise ou flamande. La vaisselle en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard de Palissy sortait de la fabrique anglaise de Wedgwood. L'argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable argenterie de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure, de mode, de forme, attestaient les commencements du bien - être et les progrès de la fortune de Claës. Les serviettes avaient des franges, mode tout espagnole. Quant au linge , chacun doit penser que chez les Claës, le point d' honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service, cette argenterie étaient destinés à l' usage journalier de la famille . La maison de devant , où se donnaient les fêtes , avait son luxe particulier, dont les merveilles réservées pour les jours de gala leur imprimaient cette solennité qui n' existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'une naïveté patriarcale. Enfin, détail délicieux, une vigne courait en dehors le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
" Vous restez fidèle aux traditions, madame, dit Pierquin en recevant une assiette de cette soupe au thym, dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viandes roulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dimanche en usage chez nos pères ! Votre maison et celle de mon oncle Des Raquets sont les seules où l' on retrouve cette soupe historique dans les Pays-Bas.
Par Sabine
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Dimanche 24 décembre 2006
Balzac, Eugénie Grandet


Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours six francs la livre, pour lui. L' obligation de le ménager, prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
" Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez de la galette ?
- Non, non, répondit Eugénie.
- Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. "
Il ouvrit la mette où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
" Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
- Eh bien , tu en prendras à ta suffisance, répondit-il mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner ; par ainsi, tu n' allumeras pas deux feux .
- Quien ! s' écria Nanon, vous n' avez pas besoin de me le dire. "
Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d' oeil presque paternel.
" Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. "
Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée sur la table de la cuisine.




- Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit Mme Grandet, il est capable de nous battre.
- Eh bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux. "
Mme Grandet leva les yeux au ciel pour toute réponse. Nanon prit sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur des cordes dans le grenier ; elle marcha légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s' échappait en temps égaux de ses lèvres.
" Le malheur veille pendant qu' il dort ", se dit-elle.
Elle prit les plus vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef d' office, et l'apporta triomphalement sur la table.
Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles. Elle allait, venait, trottait, sautait.
Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père ; mais il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de lui sauter au cou.
" Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai demandés, et il me les a donnés pour m' être agréable, le mignon. "
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison.
Le déjeuner de midi s'y faisait debou . Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin.
En voyant la table placée auprès du feu, l'un des fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits , le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père, s' il venait à entrer en ce moment.
Aussi regardait-elle souvent la pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le retour du bonhomme.



Par Sabine
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