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Plume-pudding

Gastronomie

22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 15:09

A ce moment, la pelouse s'animait davantage. Des lunchs s'organisaient en plein air, en attendant le Grand Prix. On mangeait, on buvait plus encore, un peu partout, sur l'herbe, sur les banquettes élevées des four-inhand et des mail-coach, dans les victorias, les coupés, les landaus. C'était un étalage de viandes froides, une débandade de paniers de champagne, qui sortaient des caissons, aux mains des valets de pied. Les bouchons partaient avec de faibles détonations, emportées par le vent; des plaisanteries se répondaient, des bruits de verres qui se brisaient mettaient des notes fêlées dans cette gaieté nerveuse. Gaga et Clarisse faisaient avec Blanche un repas sérieux, mangeant des sandwichs sur une couverture étalée dont elles couvraient leurs genoux. Louise Violaine, descendue de son panier, avait rejoint Caroline Héquet; et, à leurs pieds, dans le gazon, des messieurs installaient une buvette, où venaient boire Tatan, Maria, Simonne et les autres; tandis que, près de là, en l'air on vidait des bouteilles sur le mail-coach de Léa de Horn, toute une bande se grisant dans le soleil, avec des bravades et des poses, au-dessus de la foule. Mais bientôt on se pressa surtout devant le landau de Nana. Debout, elle s'était mise à verser des verres de champagne aux hommes qui la saluaient. L'un des valets de pied, François, passait les bouteilles, pendant que la Faloise, tâchant d'attraper une voix canaille, lançait un boniment.

- Approchez, messieurs... C'est pour rien... Tout le monde en aura.

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 15:04
Dès le potage, dans cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l'argenterie et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les bonheurs de la pauvreté. Les hommes étaient en habit, elle-même portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus modeste, en soie noire, avait simplement au cou un coeur d'or, un cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

- Bien sûr que je m'amusais davantage, quand je n'avais pas le sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche; mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait en face d'elle, entre Philippe et Georges.

- N'est-ce pas, mon chat? disait-elle à chaque phrase. Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension de la mère Josse, rue Polonceau!

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes; elles avaient un brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse; et c'était toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi. Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

- Tu te souviens de Victor? dit Nana. En voilà un enfant vicieux, qui menait les petites filles dans les caves!

- Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un balai...

- La mère Boche; elle est morte.

- Et je vois encore votre boutique... Ta mère était une grosse. Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais pochard!

A ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à travers les souvenirs de ces dames.

- Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes... Elles sont exquises. J'en ai mangé hier chez le duc de Corbreuse, qui ne les valaient pas.

- Julien, les truffes! dit rudement Nana.

Puis, revenant:

- Ah! dame, papa n'était guère raisonnable... Aussi, quelle dégringolade! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche!... Je peux dire que j'en ai supporté de toutes les couleurs, et c'est miracle si je n'y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit d'intervenir.

- Ce n'est pas gai, ce que vous racontez là.

- Hein? quoi? pas gai! cria-t-elle en le foudroyant d'un regard. Je crois bien que ce n'est pas gai!... Il fallait nous apporter du pain, mon cher... Oh! moi, vous savez, je suis une bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà! Si ça ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille...

Tous protestèrent. Qu'allait-elle chercher là! on respectait sa famille. Mais elle continuait:

- Si vous avez honte de ma famille, eh bien! laissez-moi, parce que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et leur mère... Il faut me prendre avec eux, entendez-vous!

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce qu'elle voudrait. Les yeux sur la table, tous quatre maintenant se faisaient petits, tandis qu'elle les tenait sous ses anciennes savates boueuses de la rue de la Goutte-d'Or, avec l'emportement de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore: on aurait beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle regretterait toujours l'époque où elle croquait des pommes. Une blague, cet idiot d'argent! c'était fait pour les fournisseurs. Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d'une vie simple, le coeur sur la main, au milieu d'une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui attendait.

- Eh bien! quoi? servez le champagne, dit-elle. Qu'avez-vous à me regarder comme une oie?

Pendant la scène, les domestiques n'avaient pas eu un sourire. Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le raisin roulèrent sur la table.

- Fichu maladroit! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits n'étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en prenant des oranges.

- Alors, dit Nana, c'est Zoé qui est une dinde.

- Mais, madame.... murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de royale autorité:

- Assez, n'est-ce pas?... Sortez tous!... Nous n'avons plus besoin de vous.

Cette exécution la calma. Elle se montra tout de suite très douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs s'égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles riaient très fort; puis, elle voulut partager son dernier morceau de poire, elle le lui présenta entre les dents; et toutes deux se mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser. Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres demanda s'il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin par la taille et l'avait ramenée à sa place.

- Etes-vous bêtes! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre mignonne... Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos petites affaires.

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:58

Le lendemain, Fontan ayant averti Nana qu'il ne rentrerait pas dîner, elle descendit de bonne heure chercher Satin, pour lui payer un régal dans un restaurant. Le choix du restaurant fut une grosse question. Satin proposait des brasseries que Nana trouvait infectes. Enfin, elle la décida à manger chez Laure. C'était une table d'hôte, rue des Martyrs, où le dîner coûtait trois francs.

Ennuyées d'attendre l'heure, ne sachant que faire sur les trottoirs, elles montèrent chez Laure vingt minutes trop tôt. Les trois salons étaient encore vides. Elles se placèrent à une table, dans le salon même où Laure Piedefer trônait, sur la haute banquette d'un comptoir. Cette Laure était une dame de cinquante ans, aux formes débordantes, sanglée dans des ceintures et des corsets. Des femmes arrivaient à la file, se haussaient par-dessus les soucoupes, et baisaient Laure sur la bouche, avec une familiarité tendre; pendant que ce monstre, les yeux mouillés, tâchait, en se partageant, de ne pas faire de jalouses. La bonne, au contraire, était une grande maigre, ravagée, qui servait ces dames, les paupières noires, les regards flambant d'un feu sombre. Rapidement, les trois salons s'emplirent. Il y avait là une centaine de clientes, mêlées au hasard des tables, la plupart touchant à la quarantaine, énormes, avec des empâtements de chair, des bouffissures de vice noyant les bouches molles; et, au milieu de ces ballonnements de gorges et de ventres, apparaissaient quelques jolies filles minces, l'air encore ingénu sous l'effronterie du geste, des débutantes levées dans un bastringue et amenées par une cliente chez Laure, où le peuple des grosses femmes, mis en l'air à l'odeur de leur jeunesse, se bousculait, faisait autour d'elles une cour de vieux garçons inquiets, en leur payant des gourmandises. Quant aux hommes, ils étaient peu nombreux, dix à quinze au plus, l'attitude humble sous le flot envahissant des jupes, sauf quatre gaillards qui blaguaient, très à l'aise, venus pour voir ça.

- N'est-ce pas? disait Satin, c'est très bon, leur fricot.

Nana hochait la tête, satisfaite. C'était l'ancien dîner solide d'un hôtel de province: vol-au-vent à la financière, poule au riz, haricots au jus, crème à la vanille glacée de caramel. Ces dames tombaient particulièrement sur la poule au riz, éclatant dans leurs corsages, s'essuyant les lèvres d'une main lente. D'abord, Nana avait eu peur de rencontrer d'anciennes amies qui lui auraient fait des questions bêtes; mais elle se tranquillisa, elle n'apercevait aucune figure de connaissance, parmi cette foule très mélangée, où des robes déteintes, des chapeaux lamentables s'étalaient à côté de toilettes riches, dans la fraternité des mêmes perversions. Un instant, elle fut intéressée par un jeune homme, aux cheveux courts et bouclés, le visage insolent, tenant sans haleine, pendue à ses moindres caprices, toute une table de filles, qui crevaient de graisse. Mais, comme le jeune homme riait, sa poitrine se gonfla.

- Tiens, c'est une femme! laissa-t-elle échapper dans un léger cri.

Satin, qui se bourrait de poule, leva la tête en murmurant:

- Ah! oui, je la connais... Très chic! on se l'arrache.

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:53
Georges, allongé dans un fauteuil, osa faire un aveu.

- Dis donc, tu ne manges pas, ce soir!.. Moi, je meurs de faim. Je n'ai pas dîné.

Nana se fâcha. En voilà une grosse bête, de filer de chez sa maman, le ventre vide, pour aller se flanquer dans un trou d'eau! Mais elle aussi avait l'estomac en bas des talons. Bien sûr qu'il fallait manger! Seulement, on mangerait ce qu'on pourrait. Et on improvisa, sur un guéridon roulé devant le feu, le dîner le plus drôle. Zoé courut chez le jardinier, qui avait fait une soupe aux choux, en cas que madame ne dînât pas à Orléans, avant de venir; madame avait oublié de lui marquer, sur sa lettre, ce qu'il devait préparer. Heureusement, la cave était bien garnie. On eut donc une soupe aux choux, avec un morceau de lard. Puis, en fouillant dans son sac, Nana trouva un tas de choses, des provisions qu'elle avait fourrées là par précaution: un petit pâté de foie gras, un sac de bonbons, des oranges. Tous deux mangèrent comme des ogres, avec un appétit de vingt ans, en camarades qui ne se gênaient pas. Nana appelait Georges: "Ma chère"; ça lui semblait plus familier et plus tendre. Au dessert, pour ne pas déranger Zoé, ils vidèrent avec la même cuiller, chacun à son tour, un pot de confiture trouvé en haut d'une armoire.

- Ah! ma chère, dit Nana en repoussant le guéridon, il y a dix ans que je n'ai dîné si bien!

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:41
Nana n'aurait pas trouvé une douzaine de serviettes au fond de ses armoires; et, n'ayant pas encore eu le temps de se monter dans son nouveau lançage, dédaignant d'aller au restaurant, elle avait préféré faire venir le restaurant chez elle. Ça lui semblait plus chic. Elle voulait fêter son grand succès d'actrice par un souper, dont on parlerait. Comme la salle à manger était trop petite, le maître d'hôtel avait dressé la table dans le salon, une table où tenaient vingt-cinq couverts, un peu serrés.
[...]
Les hommes et les femmes entrèrent débandés, plaisantant avec une bonhomie bourgeoise sur ce manque de cérémonie. Une longue table allait d'un bout à l'autre de la vaste pièce, vide de meubles; et cette table se trouvait encore trop petite, car les assiettes se touchaient. Quatre candélabres à dix bougies éclairaient le couvert, un surtout en plaqué, avec des gerbes de fleurs à droite et à gauche. C'était un luxe de restaurant, de la porcelaine à filets dorés, sans chiffre, de l'argenterie usée et ternie par les continuels lavages, des cristaux dont on pouvait compléter les douzaines dépareillées dans tous les bazars. Cela sentait une crémaillère pendue trop vite, au milieu d'une fortune subite, et lorsque rien n'était encore en place. Un lustre manquait; les candélabres, dont les bougies très hautes s'éméchaient à peine, faisaient un jour pâle et jaune au-dessus des compotiers, des assiettes montées, des jattes, où les fruits, les petits fours, les confitures alternaient symétriquement.

- Vous savez, dit Nana, on se place comme on veut... C'est plus amusant.

Elle se tenait debout, au milieu de la table. Le vieux monsieur, qu'on ne connaissait pas, s'était mis à sa droite, pendant qu'elle gardait Steiner à sa gauche. Des convives s'asseyaient déjà, quand des jurons partirent du petit salon. C'était Bordenave qu'on oubliait et qui avait toutes les peines du monde pour se relever de ses deux fauteuils, gueulant, appelant cette rosse de Simonne, filée avec les autres. Les femmes coururent, pleines d'apitoiement. Bordenave apparut, soutenu, porté par Caroline, Clarisse, Tatan Néné, Maria Blond. Et ce fut toute une affaire pour l'installer.

- Au milieu de la table, en face de Nana! criait-on. Bordenave au milieu! Il nous présidera!

Alors, ces dames l'assirent au milieu. Mais il fallut une seconde chaise pour sa jambe. Deux femmes soulevèrent sa jambe, l'allongèrent délicatement. Ça ne faisait rien, il mangerait de côté.

- Cré nom de Dieu! grognait-il, est-on empoté tout de même!... Ah! mes petites chattes, papa se recommande à vous.

Il avait Rose Mignon à sa droite et Lucy Stewart à sa gauche. Elles promirent d'avoir bien soin de lui. Tout le monde, maintenant, se casait. Le comte de Vandeuvres se plaça entre Lucy et Clarisse; Fauchery, entre Rose Mignon et Caroline Héquet. De l'autre côté, Hector de la Faloise s'était précipité pour se mettre près de Gaga, malgré les appels de Clarisse, en face; tandis que Mignon, qui ne lâchait pas Steiner, n'était séparé de lui que par Blanche, et avait à gauche Tatan Néné. Puis, venait Labordette. Enfin, aux deux bouts, se trouvaient des jeunes gens, des femmes, Simonne, Léa de Horn, Maria Blond, sans ordre, en tas. C'était là que Daguenet et Georges Hugon sympathisaient de plus en plus, en regardant Nana avec des sourires.

Cependant, comme deux personnes restaient debout, on plaisanta. Les hommes offraient leurs genoux. Clarisse, qui ne pouvait remuer les coudes, disait à Vandeuvres qu'elle comptait sur lui pour la faire manger. Aussi ce Bordenave tenait une place, avec ses chaises! Il y eut un dernier effort, tout le monde put s'asseoir; mais, par exemple, cria Mignon, on était comme des harengs dans un baquet.

- Purée d'asperges comtesse, consommé à la Deslignac, murmuraient les garçons, en promenant des assiettes pleines derrière les convives.

Bordenave conseillait tout haut le consommé, lorsqu'un cri s'éleva. On protestait, on se fâchait. La porte s'était ouverte, trois retardataires, une femme et deux hommes, venaient d'entrer. Ah! non, ceux-là étaient de trop! Nana, pourtant, sans quitter sa chaise, pinçait les yeux, tâchait de voir si elle les connaissait. La femme était Louise Violaine. Mais elle n'avait jamais vu les hommes.

- Ma chère, dit Vandeuvres, monsieur est un officier de marine de mes amis, monsieur de Foucarmont, que j'ai invité.

Foucarmont salua, très à l'aise, ajoutant:

- Et je me suis permis d'amener un de mes amis.

- Ah! parfait, parfait, dit Nana. Asseyez-vous... Voyons, Clarisse, recule-toi un peu. Vous êtes très au large, là-bas... Là, avec de la bonne volonté...

On se serra encore, Foucarmont et Louise obtinrent pour eux deux un petit bout de la table; mais l'ami dut rester à distance de son couvert; il mangeait, les bras allongés entre les épaules de ses voisins. Les garçons enlevaient les assiettes à potage, des crépinettes de lapereaux aux truffes et des niokys au parmesan circulaient.

[...]

Un grand mouvement avait lieu autour de la table. Les garçons s'empressaient. Après les relevés, les entrées venaient de paraître: des poulardes à la maréchale, des filets de sole sauce ravigote et des escalopes de foie gras. Le maître d'hôtel, qui avait fait verser jusque-là du Meursault, offrait du chambertin et du léovifle.

[...]

Une chaleur montait des candélabres, des plats promenés, de la table entière où trente-huit personnes s'étouffaient; et les garçons, s'oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de graisse. Pourtant, le souper ne s'égayait guère. Ces dames chipotaient, laissant la moitié des viandes. Tatan Néné seule mangeait de tout, gloutonnement. A cette heure avancée de la nuit, il n'y avait là que des faims nerveuses, des caprices d'estomacs détraqués. Près de Nana, le vieux monsieur refusait tous les plats qu'on lui présentait; il avait seulement pris une cuillerée de potage; et, silencieux devant son assiette vide, il regardait.

[...]

On se réveilla un peu, la conversation devint générale. On achevait des sorbets aux mandarines. Le rôti chaud était un filet aux truffes, et le rôti froid, une galantine de pintade à la gelée. Nana, que fâchait le manque d'entrain de ses convives, s'était mise à parler très haut.

[...]

On quitta la table, on se poussa vers la salle à manger, sans remarquer la colère de Nana. Et il ne resta bientôt plus dans le salon que Bordenave, se tenant aux murs, avançant avec précaution, pestant contre ces sacrées femmes, qui se fichaient de papa, maintenant qu'elles étaient pleines. Derrière lui, les garçons enlevaient déjà le couvert, sous les ordres du maître d'hôtel, lancés à voix haute. Ils se précipitaient, se bousculaient, faisant disparaître la table comme un décor de féerie, au coup de sifflet du maître machiniste. Ces dames et ces messieurs devaient revenir au salon, après avoir pris le café.
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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:32
LE PLUS BEAU DINER DU MONDE

p201

Xanthus, le maître d' ésope, déclara,
sur la suggestion du fabuliste, que,
s' il avait parié qu' il boirait la mer,
il n' avait point parié de boire les
fleuves qui " entrent dedans " , pour me
servir de l' aimable français de nos
traducteurs universitaires.
Certes, une telle échappatoire était
fort avisée ; mais, l' esprit de progrès
aidant, ne saurions-nous en trouver,
aujourd' hui, d' équivalentes ? De tout
aussi ingénieuses ?
-par exemple :
" retirez, au préalable, les poissons,
qui ne sont point compris dans la
gageure ; filtrez ! -défalcation faite de
ces derniers, la chose ira de soi. "
ou, mieux encore :
" j' ai parié que je boirais la mer !
Bien ; mais pas d' un seul trait ! Le
sage doit ne jamais précipiter ses
actions : je bois lentement. Ce sera
donc, simplement, une goutte,
n' est-ce pas ? Chaque année. "
bref, il est peu d' engagements qu' on
ne puisse tenir
p202

d' une certaine façon... et cette façon
pourrait être qualifiée de
philosophique.
-" le plus beau dîner du monde ! "
telles furent les expressions dont
se servit, formellement,
me Percenoix, l' ange de l' emphytéose,
pour définir, d' une façon positive,
le repas qu' il se proposait d' offrir
aux notabilités de la petite ville
de D, où son étude florissait depuis
trente ans et plus.
Oui. Ce fut au cercle, -le dos au feu,
les basques de son habit sous les bras,
les mains dans les poches, les épaules
tendues et effacées, les yeux au ciel,
les sourcils relevés, les lunettes
d' or sur les plis de son front, la
toque en arrière, la jambe droite
repliée sur la gauche et la pointe
de son soulier verni touchant à peine
à terre, -qu' il prononça ces paroles.
Elles furent soigneusement notées en
la mémoire de son vieux rival,
me Lecastelier, l' ange du paraphernal,
lequel, assis en face de me Percenoix,
le considérait d' un oeil venimeux,
à l' abri d' un vaste abat-jour vert.
Entre ces deux collègues, c' était une
guerre sourde depuis le lointain des
âges ! Le repas devenait le champ
de bataille longuement étudié par
me Percenoix et proposé par lui pour
en finir. Aussi me Lecastelier,
forçant à sourire l' acier terni de sa
face de couteau-poignard, ne
répondit-il rien, sur le moment. Il
se sentait attaqué. C' était l' aîné :
il laissait Percenoix, son cadet,
parler et s' engager comme une petite
folle. -sûr de lui (mais prudent ! ),
il voulait, avant d' accepter la lutte,
se rendre
p203

un compte méticuleux des positions
et des forces de l' ennemi.
Dès le lendemain, toute la petite ville
de D fut en rumeur. On se demandait
quel serait le menu du dîner.
évoquant des sauces oubliées, le
receveur particulier se perdait en
conjectures. Le sous-préfet calculait
et prophétisait des suprêmes de
phénix servis sur leurs cendres ; -des
phénicoptères inconnus voletaient
dans ses rêves. Il citait Apicius.
Le conseil municipal relisait Pétrone,
le critiquait. Les notables disaient :
" il faut attendre " , et calmaient un
peu l' effervescence générale. Tous les
invités, sur l' avis du sous-préfet,
prirent des amers huit jours à l' avance.
Enfin, le grand jour arriva.
La maison de me Percenoix était sise
près des promenades, à une portée de
fusil de celle de son rival.
Dès quatre heures du soir, une haie
s' était formée, devant la porte, sur
deux rangs, pour voir venir les
convives. Au coup de six heures, on
les signala.
L' on s' était rencontré aux promenades,
comme par hasard, et l' on arrivait
ensemble.
Il y avait, d' abord, le sous-préfet,
donnant le bras à Madame Lecastelier ;
puis le receveur particulier et le
directeur de la poste ; puis trois
personnes d' une haute influence ; puis
le docteur, donnant le bras au
banquier ; puis une célébrité,
l' introducteur du phylloxera en
France ;
puis le proviseur du
lycée, et quelques propriétaires
fonciers. Me Lecastelier fermait la
marche, prisant, parfois, d' un air
méditatif.
p204

Ces messieurs étaient en habit noir, en
cravate blanche, et montraient une
fleur à leur boutonnière : Madame
Lecastelier, maigre, était en robe
de soie couleur souris-qui-trotte,
un peu montante.
Arrivés devant le portail, et à
l' aspect des panonceaux qui brillaient
des feux du couchant, les convives se
retournèrent vers l' horizon magique :
les arbres lointains s' illuminaient ;
les oiseaux s' apaisaient dans les
vergers voisins.
-quel sublime spectacle ! S' écria
l' introducteur du phylloxera en
embrassant, du regard, l' occident.
Cette opinion fut partagée par les
convives, qui humèrent, un instant,
les beautés de la nature, comme pour
en dorer le dîner.
L' on entra. Chacun retint son pas dans
le vestibule, par dignité.
Enfin, les battants de la salle à
manger s' entr' ouvrirent. Percenoix,
qui était veuf, s' y tenait seul,
debout, affable. -d' un air à la fois
modeste et vainqueur, il fit le geste
circulaire de prendre place. De petits
papiers portant le nom des convives
étaient placés, comme des aigrettes,
sur les serviettes pliées en forme
de mitre. Madame Lecastelier compta
du regard les convives, espérant que
l' on serait treize à table : l' on était
dix-sept. -ces préliminaires
terminés, le repas commença, d' abord
silencieux ; on sentait que les
convives se recueillaient et prenaient,
comme on dit, leur élan.
La salle était haute, agréable, bien
éclairée ; tout était bien servi. Le
dîner était simple : deux potages, trois
p205

entrées, trois rôtis, trois entremets,
des vins irréprochables, une
demi-douzaine de plats divers, puis
le dessert.
Mais tout était exquis !
De sorte que, en y réfléchissant, le
dîner, eu égard aux convives et à
leur nature, était, précisément,
pour eux " le plus beau dîner du
monde ! " autre chose eût été de
la fantaisie, de l' ostentation, -eût
choqué. un dîner différent eût,
peut-être, été qualifié d' atellane,
eût éveillé des idées d' inconvenance,
d' orgie..., et Madame Lecastelier
se fût levée. Le plus beau dîner du
monde n' est-il pas celui qui est à
la pleine satisfaction du goût de ses
convives ?
Percenoix triomphait. Chacun le
félicitait avec chaleur.
Soudain, après avoir pris le café,
me Lecastelier, que tout le monde
regardait et plaignait sincèrement, se
leva, froid, austère, et, avec lenteur,
prononça ces paroles-au milieu d' un
silence de mort :
-j' en donnerai un plus beau
l' année prochaine.
Puis, saluant, il sortit avec sa
femme.
Me Percenoix s' était levé. Il calma,
par son air digne, l' inexprimable
agitation des convives et le brouhaha
qui s' était produit après le départ
des Lecastelier.
De toutes parts, les questions se
croisaient :
-comment ferait-il pour en donner
un plus beau l' année prochaine,
puisque celui de me Percenoix était
le plus beau dîner du monde ?
-projet absurde !
-équivoque !
p206

-inqualifiable !
-non avenu...
-risible ! ! !
-puéril...
-indigne d' un homme de sens !
-la passion l' avait emporté ; -l' âge,
peut-être ! On rit beaucoup. -
l' introducteur du phylloxera, qui,
pendant le festin, avait fait des
mamours à Madame Lecastelier, ne
tarissait pas en épigrammes :
-ah ! Ah ! En vérité ! ... un plus
beau ! -et comment cela ? -oui,
comment cela ? ... la chose était des
plus gaies !
Il ne tarissait pas.
Me Percenoix se tenait les côtes.
Cet incident termina joyeusement
le banquet. Portant aux nues
l' amphitryon, les convives, bras dessus,
bras dessous, s' élancèrent à la
débandade hors de la maison, précédés
des lanternes de leurs domestiques.
Ils n' en pouvaient plus de rire devant
l' idée saugrenue, présomptueuse même,
et qui ne pouvait se discuter, de
vouloir donner " un plus beau dîner que
le plus beau dîner du monde " .
Ils passèrent ainsi, fantastiques et
hilares, dans la haie qui les avait
attendus à la porte pour avoir des
nouvelles.
Puis-chacun rentra chez soi.
Me Lecastelier eut une indigestion
épouvantable. On craignit pour ses
jours. Et Percenoix, qui ne " voulait
p207

pas la mort du pécheur " , et qui,
d' ailleurs, espérait encore jouir,
l' année suivante, du fiasco que
ferait, nécessairement, son collègue,
envoyait quotidiennement prendre le
bulletin de la santé du digne
tabellion. Ce bulletin fut inséré
dans la feuille départementale, car
tout le monde s' intéressait au pari
imprudent : on ne parlait que du dîner.
Les convives ne s' abordaient qu' en
échangeant des mots à voix basse.
C' était grave, très grave : l' honneur
de l' endroit était en jeu.
Pendant toute l' année, me Lecastelier
se déroba aux questions. Huit jours
avant l' anniversaire, ses invitations
furent lancées. Deux heures après la
tournée matinale du facteur, ce fut
un branle-bas extraordinaire dans la
ville. Le sous-préfet crut immédiatement
de son devoir de renouveler la
tournée des amers, par esprit d' équité.
Quand vint le soir du grand jour, les
coeurs battaient. Ainsi que l' année
précédente, les convives se rencontrèrent
aux promenades, comme par hasard.
L' avant-garde fut signalée à
l' horizon par les cris de la haie
enthousiaste.
Et le même ciel empourprait, à
l' occident, la ligne des beaux arbres,
lesquels étaient de magnifiques pieds
de hêtre appartenant, par préciput
et hors part, à me Percenoix.
Les convives admirèrent tout cela de
nouveau. Puis l' on entra chez
M et Madame Lecastelier, et l' on
pénétra dans la salle à manger. Une
fois assis, après les cérémonies,
les convives, en parcourant le menu
d' un oeil sévère,
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s' aperçurent, avec une stupeur
menaçante, que c' était le même dîner !
étaient-ils mystifiés ? à cette idée,
le sous-préfet fronça le sourcil et
fit, en lui-même, ses réserves.
Chacun baissa les yeux, ne voulant
point (par ce sentiment de courtoisie,
de tact parfait, qui distingue les
personnes de province), laisser
éprouver à l' amphitryon et à sa femme
l' impression du profond mépris que
l' on ressentait pour eux.
Percenoix ne cherchait même pas à
dissimuler la joie d' un triomphe
qu' il crut désormais assuré. Et l' on
déplia les serviettes.
ô surprise ! Chacun trouvait sur son
assiette, -quoi ? ... -ce qu' on
appelle un jeton de présence, -une
pièce de vingt francs.
Instantanément, comme si une bonne fée
eût donné un coup de baguette, il y
eut une sorte de " passez, muscade ! "
général, et tous les " jaunets "
disparurent dans l' enchantement d' une
rapidité inconnue.
Seul, l' introducteur du phylloxera,
préoccupé d' un madrigal, n' aperçut le
napoléon de son assiette qu' un bon
moment après les autres. -il y eut
là un retard. -aussi, d' un air
gauche, embarrassé, et avec un sourire
d' enfant, murmura-t-il du côté de
sa voisine, quelques vagues paroles
qui sonnèrent comme une petite
sérénade :
-suis-je étourdi ! Quelle inadvertance ! -
j' ai failli faire tomber... maudite
poche ! ... cependant, c' est celle qui a
introduit en France... on perd souvent,
faute de
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précautions... l' on met son argent
dans un gousset, par mégarde ; puis,
au moindre faux mouvement, -en
déployant sa serviette, par exemple, -
vlan ! Crac ! Bing ! Bonsoir !
Madame Lecastelier sourit, en fine
mouche.
-distraction des grands esprits ! ...
dit-elle.
-ne sont-ce pas les beaux yeux qui les
causent ? Répondit galamment le
célèbre savant, en remettant dans
sa poche de montre, avec une négligence
enjouée, la belle pièce d' or qu' il
avait failli perdre.
Les femmes comprennent tout ce qui
est délicatesse, -et, tenant compte
l' intention qu' avait eue
l' introducteur du phylloxera,
Madame Lecastelier lui fit la
gracieuseté de rougir deux ou trois fois
pendant le dîner, alors que le savant,
se penchant vers elle, lui parlait à
voix basse.
-paix, Monsieur Redoubté ! -
murmurait-elle.
Percenoix, en vraie tête de linotte,
ne s' était aperçu de rien et n' avait
rien eu ; -il jasait, en ce
moment-là, comme une pie borgne, et
s' écoutait lui-même, les yeux au
plafond.
Le dîner fut brillant, très brillant.
La politique des cabinets de l' Europe
y fut analysée : le sous-préfet dut
même regarder silencieusement, plusieurs
fois, les trois personnes d' une
haute influence, et celles-ci, pour
lesquelles la diplomatie n' avait dès
longtemps plus d' arcanes, détournèrent
les chiens par une volée de calembours
qui firent l' effet de pétards. Et la
joie des convives fut à son comble
quand on servit le nougat, qui
représentait,
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comme l' année précédente, la petite
ville de D elle-même.
Vers les neuf heures de la soirée, chaque
invité, en remuant discrètement le sucre
dans sa tasse de café, se tourna vers
son voisin. Tous les sourcils étaient
haussés et les yeux avaient cette
expression atone propre aux personnes
qui, après un banquet, vont émettre
une opinion.
-c' est le même dîner ?
-oui, le même.
Puis, après un soupir, un silence et
une grimace méditative :
-le même, absolument.
-cependant, n' y avait-il pas
quelque chose ?
-oui, oui, il y avait quelque chose !
-enfin, -là, -il est plus beau !
-oui, c' est curieux. C' est le même...
et, cependant, il est plus beau !
-ah ! Voilà qui est particulier !
Mais en quoi était- il plus beau ?
Chacun se creusait inutilement la
cervelle.
On se croyait, tout à coup, le doigt
sur le point précis qui légitimait
cette impression indéfinissable de
différence que chacun ressentait-et
l' idée, rebelle, s' enfuyait comme
une Galathée qui ne voudrait pas
être vue.
Puis on se sépara, pour mûrir le
problème plus librement.
Et, depuis lors, toute la petite
ville de D est en proie à
l' incertitude la plus lamentable.
C' est comme une fatalité ! ...
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personne ne peut éclaircir le mystère
qui pèse encore aujourd' hui sur le
festin victorieux de me Lecastelier.
Me Percenoix, quelques jours après,
étant plongé dans cette préoccupation, -
glissa dans son escalier et fit une
chute dont il décéda. -Lecastelier
le pleura bien amèrement.
Aujourd' hui, durant les longues
soirées d' hiver, soit à la
sous-préfecture, soit à la recette
particulière, on parle, on devise,
on se demande, on rêve, et le thème
éternel est remis sur le tapis. On
y renonce ! ... on arrive bien à
un cheveu près, comme à l' aide
d' une 168 e décimale, puis l' x du
rapport se recule indéfiniment, entre
ces deux affirmations à confondre
l' esprit humain, -mais qui
constituent le symbole des préférences
indiscutables de la conscience
publique, sous la voûte des cieux :
le même... et, cependant, plus beau !
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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:20
Seconde lettre. D'Amabed à Shastasid

Père de mes pensées, j'ai eu le temps d'apprendre ce jargon d'Europe avant que ton marchand banian ait pu arriver sur le rivage du Gange. Le père Fa tutto me témoigne toujours une amitié sincère. En vérité je commence à croire qu'il ne ressemble point aux perfides dont tu crains, avec raison, la méchanceté. La seule chose qui pourrait me donner de la défiance, c'est qu'il me loue trop, et qu'il ne loue jamais assez Charme, des yeux; mais d'ailleurs il me paraît rempli de vertu et d'onction. Nous avons lu ensemble un livre de son pays, qui m'a paru bien étrange. C'est une histoire universelle du monde entier, dans laquelle il n'est pas dit un mot de notre antique empire, rien des immenses contrées au-delà du Gange, rien de la Chine, rien de la vaste Tartarie. Il faut que les auteurs, dans cette partie de l'Europe, soient bien ignorants. Je les compare à des villageois qui parlent avec emphase de leurs chaumières, et qui ne savent pas où est la capitale; ou plutôt à ceux qui pensent que le monde finit aux bornes de leur horizon.

Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'ils comptent les temps depuis la création de leur monde tout autrement que nous. Mon docteur européan m'a montré un de ses almanachs sacrés, par lequel ses compatriotes sont à présent dans l'année de leur création 5552, ou dans l'année 6244, ou bien dans l'année 6940, comme on voudra. Cette bizarrerie m'a surpris. Je lui ai demandé comment on pouvait avoir trois époques différentes de la même aventure. "Tu ne peux, lui ai-je dit, avoir à la fois trente ans, quarante ans, et cinquante ans. Comment ton monde peut-il avoir trois dates qui se contrarient?" Il m'a répondu que ces trois dates se trouvent dans le même livre, et qu'on est obligé chez eux de croire les contradictions pour humilier la superbe de l'esprit.

Ce même livre traite d'un premier homme qui s'appelait Adam, d'un Caïn, d'un Mathusalem, d'un Noé qui planta des vignes après que l'océan eut submergé tout le globe; enfin d'une infinité de choses dont je n'ai jamais entendu parler et que je n'ai lues dans aucun de nos livres. Nous en avons ri, la belle Adaté et moi, en l'absence du père Fa tutto: car nous sommes trop bien élevés et trop pénétrés de tes maximes pour rire des gens en leur présence.

Je plains ces malheureux d'Europe, qui n'ont été créés que depuis 6 940 ans tout au plus, tandis que notre ère est de 115 652 années. Je les plains davantage de manquer de poivre, de cannelle, de gérofle, de thé, de café, de soie, de coton, de vernis, d'encens, d'aromates, et de tout ce qui peut rendre la vie agréable: il faut que la Providence les ait longtemps oubliés. Mais je les plains encore plus de venir de si loin, parmi tant de périls, ravir nos denrées, les armes à la main. On dit qu'ils ont commis à Calicut des cruautés épouvantables pour du poivre: cela fait frémir la nature indienne, qui est en tout différente de la leur, car leurs poitrines et leurs cuisses sont velues. Ils portent de longues barbes, leurs estomacs sont carnassiers. Ils s'enivrent avec le jus fermenté de la vigne, plantée, disent-ils, par leur Noé. Le père Fa tutto lui-même, tout poli qu'il est, a égorgé deux petits poulets; il les a fait cuire dans une chaudière, et il les a mangés impitoyablement. Cette action barbare lui a attiré la haine de tout le voisinage, que nous n'avons apaisé qu'avec peine. Dieu me pardonne! je crois que cet étranger aurait mangé nos vaches sacrées, qui nous donnent du lait, si on l'avait laissé faire. Il a bien promis qu'il ne commettrait plus de meurtres envers les poulets, et qu'il se contenterait d'oeufs frais, de laitage, de riz, de nos excellents légumes, de pistaches, de dattes, de cocos, de gâteaux, d'amandes, de biscuits, d'ananas, d'oranges, et de tout ce que produit notre climat bénit de l'Eternel.

Depuis quelques jours, il paraît plus attentif auprès de Charme des yeux. Il a même fait pour elle deux vers italiens qui finissent en o. Cette politesse me plaît beaucoup, car tu sais que mon bonheur est qu'on rende justice à ma chère Adaté.

Adieu. Je me mets à tes pieds, qui t'ont toujours conduit dans la voie droite, et je baise tes mains, qui n'ont jamais écrit que la vérité.

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:17
Le phénix, qui avait crédit dans la maison, ne laissa pas de faire entrer la princesse de Babylone dans un salon dont les murs étaient revêtus de bois d'oranger à filets d'ivoire; les sous-bergers et les sous-bergères, en longues robes blanches ceintes de garnitures aurore, lui servirent dans cent corbeilles de simple porcelaine cent mets délicieux, parmi lesquels on ne voyait aucun cadavre déguisé: c'était du riz, du sago, de la semoule, du vermicelle, des macaronis, de omelettes, des oeufs au lait, des fromages à la crème, des pâtisseries de toute espèce, des légumes, des fruits d'un parfum et d'un goût dont on n'a point d'idée dans les autres climats; c'était une profusion de liqueurs rafraîchissantes, supérieures aux meilleurs vins. Pendant que la princesse mangeait, couchée sur un lit de roses, quatre pavons, ou paons, ou pans, heureusement muets, l'éventaient de leurs brillantes ailes; deux cents oiseaux, cent bergers et cent bergères lui donnèrent un concert à deux choeurs; les rossignols, les serins, les fauvettes, les pinsons, chantaient le dessus avec les bergères; les bergers faisaient la haute contre et la basse: c'était en tout la belle et simple nature.
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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:12
Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le mouphti qu'on venait d'étrangler. "Je n'en sais rien, répondit le bonhomme; et je n'ai jamais su le nom d'aucun mouphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais jamais je ne m'informe de ce qu'on fait à Constantinople; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive." Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 14:10
La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado, où personne ne pouvait aller.

En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues. "Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. - Je gage que non, dit Martin. - Il n'y a qu'à les prier à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe."

Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à son hôtellerie manger des macaroni, des perdrix de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes.
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