Balzac, Eugénie Grandet
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours six francs la livre, pour lui. L' obligation de le ménager, prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
" Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez de la galette ?
- Non, non, répondit Eugénie.
- Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. "
Il ouvrit la mette où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
" Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
- Eh bien , tu en prendras à ta suffisance, répondit-il mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu nous cuiras au four tout le dîner ; par ainsi, tu n' allumeras pas deux feux .
- Quien ! s' écria Nanon, vous n' avez pas besoin de me le dire. "
Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d' oeil presque paternel.
" Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. "
Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée sur la table de la cuisine.