Balzac, Illusions perdues
Lucien trouva la porte ouverte par Eve, et s'assit, sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d' argent, Eve les employait tous pour le frère chéri.
" Que lis-tu donc là ? " dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu'elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le couvrant de l'étouffoir.
Lucien ne répondit pas. Eve prit une petite assiette coquettement arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une jatte pleine de crème.
" Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises. "
Lucien prêtait tant d' attention à sa lecture qu'il n'entendit point. Eve vint alors s' asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure, car il entre dans le sentiment d'une soeur pour son frère un plaisir immense à être traitée sans façon.
" Mais qu' as-tu donc ? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans les yeux de son frère.
- Rien, rien, Eve, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une effervescence surprenante.
- Tu te caches de moi.
- Eh bien, elle m'aime !
- Je savais bien que ce n' était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton boudeur la pauvre soeur en rougissant.
- Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.